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L'histoire de la comtesse de Cabrières

C'est l'histoire d'une vengeance, celle de la comtesse de Cabrières... La femme du gouverneur Wisigoth du château de Cabrières était une de ces Languedociennes de la région d'Agde, en qui la beauté grecque resplendissait de tout son éclat. Fille de pêcheur, elle s'était élevée au-dessus de son humble condition en devenant Comtesse de Cabrières. Quant à dire qu'elle était heureuse, personne n'eût osé l'affirmer, car son mari, grand chasseur, gros mangeur et quelque peu rustre, était plutôt porté à des plaisirs grossiers bien qu'il affectât, comme tous ses semblables, de jouer au romain. Il s'appelait Flavius Walitza.

Or, un soir de septembre 533, il arriva au château de bien mauvaises nouvelles. Conduite par un beau jeune homme de vingt-huit ans, une armée de géants blonds dévalant du Rouergue s'était emparée de plusieurs villes et s'avançait vers Béziers. C'était les francs de Théodebert, encore prince, qui une fois de plus attaquaient le royaume des Wisigoths. Flavius voulait bien jouer au romain, quant à en avoir le courage, c'était une autre affaire. Ce gros gourmand avait peur des coups. Aussi, il rassembla les quelques trente hommes qui composaient la force armée de Cabrières et, sans tambour ni trompette, à la nuit, il entra dans Béziers en alerte avec la foule des réfugiés qui affluaient de toutes parts. Seulement, il y a entra seul, car sa femme révoltée par tant de lâcheté avait tout simplement refusé de le suivre préférant, disait-elle, la mort au déshonneur. En vain avait-il supplié, Dentoria, barricadée dans son appartement avec ses femmes, lui avait fait honte et la peur étant la plus forte, toute honte bue, il avait fui, abandonnant le château.

Le lendemain, on vit s'allumer des feux sur le Pic de Vissou et le mont de Saint-Jean-d'Aureilhan qui domine Mourèze ; c'était les signaux qui jalonnaient la marche des envahisseurs. Théodebert lui-même conduisait le gros de cette avant-garde. C'était un magnifique garçon, haut de deux mètres, imberbe, le torse nu à cause de la chaleur, casqué, l'épée en main. Contrairement à toute attente, il ne trouva aucun défenseur sur les remparts, les portes du château étaient ouvertes et l'on apercevait les troches allumées sous les voûtes de la poterne, tandis qu'au-dessus des courtines on voyait les lumières d'une salle brillamment éclairée.

Théodebert ou la chute du franc

Le jeune prince croyant à quelque ruse fit cerner la forteresse, s'approcha de la porte avec prudence et s'élança enfin au galop dans la cour avec l'escadron qui le suivait, pendant que son infanterie franchissait à son tour, au pas de charge, le pont de bois. Il n'y avait personne à l'intérieur. On mit pied à terre et Théodebert, suivi de quelques officiers, monta par l'escalier de ronde, passa plusieurs défenses et, arrivant dans la seconde cour, escalada rapidement les quatre marches qui donnaient accès à la grande salle. Les portes cédèrent et le spectacle qui s'offrit alors à la vue des conquérants les cloua littéralement au sol.

La belle Dentaria

Des torchères brûlaient obliquement plantées dans les supports de fer forgé, des draperies rouges brochées d'or étaiement tendues de colonne à colonne, une grande table de fer à cheval était dressée, six sièges d'un coté, six sièges de l'autre devant douze services, semblaient attendre les convives. Au fond, seule et pâle, une femme d'une éblouissante beauté était assise à coté d'un siège inoccupé. C'était la Comtesse de Cabrières, plus belle qu'une impératrice byzantine. Ses tresses brunes encadraient son visage et ses grands yeux brillaient d'un regard fascinant. Sa robe de soie bleue, sa poitrine ornée de bijoux, ses pendentifs scintillants, tout lui accordait une majesté naturelle qui frappa de stupeur les guerriers.

Elle se leva et, avant que le général des Francs ait pu ouvrir la bouche, d'une voix qui ne trembla pas, avec assurance, elle dit : "Illustre descendant de Clovis, sois ici le bienvenu, tu es le maître de ce château et comme tel, viens prendre ta place près de moi qui suis la Comtesse de Cabrières. Que douze de tes guerriers prennent part à ce festin !"

L'amour pas la guerre

Théodebert, saisi d'admiration devant ce tranquille courage, s'approcha de la belle Agathoise et ne sachant comment lui témoigner son admiration, prit une coupe qu'il remplit de Clairette et l'élevant vers la Comtesse : "Je bois à toi et à ta beauté", dit-il simplement mais avec grâce. Dentoria sourit et tous les assistants comprirent, sans autre explication, que les jeux étaient faits.

Ces rudes cavaliers n'avaient pas tort de le croire. Pendant tout le repas, servi par les femmes, les vins blancs de l'Hérault leur ouvrirent les yeux et l'esprit sur la portée de l'événement dont ils avaient été témoins. Il fallait en convenir, de ce court colloque entre leur chef et la belle Comtesse avait jailli un sentiment foudroyant et réciproque qui ne laissait aucun doute sur sa nature.

Qui part à la chasse...

Aussi, ne fussent-ils nullement étonnés de voir, à la fin du repas, le couple s'éloigner sur les remparts, devisant doucement, admirant le clair de lune de cette belle nuit d'été. Alors que tous dormaient, certains même simplement sous la table, les sentinelles purent regarder, au petit matin, les deux amoureux contempler enlacés sur la plus haute tour du château, le soleil qui vers la montagne de Sète, se levait sur la mer…

Alors que depuis six mois Théodebert ne quittait plus Cabrières, un courrier venu de Metz, annonça un soir la mort de Thierry le Sage, fils de Clovis et père du prince Théodebert. Et c'est ainsi que la comtesse de Cabrières, punit la couardise de son époux en posant sur sa propre tête la couronne d'Austrasie en la cathédrale de Metz et qu'une femme de l'Hérault, faillit devenir Impératrice de Constantinople, dont Théodebert méditait la conquête quand il fut tué dans un accident de chasse l'an 548.

Mais avant de partir pour la Lorraine, la futée Languedocienne avait rempli un plein coffre de bâtons de bois, ce qui avait fort intrigué les conseillers du jeune roi. Ces bâtonnets, c'était un peu du pays qu'elle emportait avec elle : des plants de vignes. Des cépages qui sont l'honneur de ce terroir. Sur les coteaux messins, la jeune reine planta ces bâtonnets, ils donnèrent un vin léger, gai, lumineux, qui, sur les bords de la Moselle rappelle encore aujourd'hui, le souvenir d'une idylle amoureuse et lie de son écharpe dorée la Lorraine et le Languedoc.